Théorie et géométrie des arguments

Compte rendu de la journée

Ce séminaire est l’occasion de présenter les travaux sur les controverses de personnes présentes : Orélie Desfriches Doria, Samuel Szoniecky, Tommaso Venturini.
Leïla Amgoud, qui devait être présente par visio-conférence, n’a pas pu intervenir, cette intervention est reportée sur une autre séance du séminaire.

La séance commence par une présentation par Samuel Szoniecky, de ses travaux sur la modélisation des modes d’existence, et sur les écosystèmes de connaissances.
S. Szoniecky fait référence à John Cage, en lien avec l’aléatoire, qu’il présente comme un des moteurs évolutif des écosystèmes de connaissances dont le développement poursuit les buts suivants :

  • soutenir la créativité,
  • favoriser l’émergence de nouvelles idées,
  • stimuler de nouveaux questionnements.
    Il s’inspire de P. Descola (matrices ontologiques), de l’interprétation de Spinoza par G. Deleuze pour modéliser une ontologie en corrélation avec une éthique (cours dédié à l’ontologie éthique). Cela influe sur ses travaux sur l’éthique de l’Internet des Objets (présentation des principes de cette recherche).
    Il utilise la métaphore du jardin : comment développer des "existants informationnels" (cf. E. Morin) sous forme de plantes dont la structure (branches, graine, racines, sève) correspond à 4 dimensions ontologiques : parties physiques, acteurs, concepts, rapports.

    Son modèle de l’écosystème est à plusieurs dimensions : la description physique, les acteurs et les communautés, les racines-rhizome (topologie de concepts) et les rapports qui représentent les relations qu’un acteur instancie dans un lieu et un temps donné.
    Ces travaux peuvent s’appliquer pour rendre compte de débats, ou pour simuler des débats, et les réseaux d’influences qui s’y exercent, ou dans l’Internet des Objets, en modélisant en termes d’existences ces objets, pour rendre accessible leur composition complexe à l’aide de visualisation, en somme leurs agencements.

Tommaso Venturini : comment cela pourrait-il fonctionner en termes de simulation ?

Samuel Szoniecky : à l’aide de modèles graphiques en lien avec le Linked Open Data que l’on ferait pousser avec des processus aléatoires, pour enrichir l’espace des possibles et soumettre la viabilité des modèles obtenus à l’expertise des chercheurs.
Samuel Szoniecky s’intéresse à la pré-topologie, qui est utilisée entre autre par les géographes (cf. S. Thibault), pour décrire des actions situées. Cette approche définit un vocabulaire très simple (bords, flux, etc.) pour décrire des territoires et les événements qui s’y produisent. Il évoque également les travaux d’Augustin Berque, qui en tant que géographe et qu’orientalisant propose le concept de "raison trajective", qui propose d’analyser les modes d’intéractions complexe entre un individu et le milieu comme une « pulsation existentielle » (cf. E. Berque).
La pré-topologie est mise en parallèle avec IEML, le vocabulaire typologique de Pierre Levy qui vise à traduire des concepts de manière binaire, pour pouvoir les calculer (cf. La sphère sémantique, le dictionnaire IEML).
Samuel Szoniecky enrichit sa réflexion de concepts tirés des recherches en intelligence collective menées par les japonais, comme le « bâ », un espace partagé émergeant de l’interaction entre des acteurs à même de produire des connaissances (cf. Nonaka, synthèse), ou encore le « satori » qui renvoie à l’expérimentation ici et maintenant de l’éternité.
Il évoque également les propositions de Spinoza, sur l’inadéquat/ l’adéquat cours sur le passage des idées de l’inadéquate à l’adéquate. L’inadéquat correspond au monde des signes, à la première dimension de l’existence celle des parties physique de l’écosystème ; tandis que l’adéquat renvoie aux essences communes, à des connaissances profondes qui naissent d’une expérimentation intérieure quasi incommunicable à autrui si on considère que la communication possède nécessairement une dimension physique et donc inadéquate.

Le séminaire se poursuit avec l’intervention de Tommaso Venturini. Il travaille sur les controverses et les débats, il a réalisé sa thèse à propos d’une controverse sur l’agriculture, a travaillé longtemps avec Bruno Latour, et sur la théorie de l’Acteur-Réseau (ANT).
Cette théorie est intéressante parce qu’elle met les acteurs humains et non-humains sur le même plan, (même si cette dimension de la théorie est critiquée), et aussi parce qu’elle s’opérationnalise avec les méthodes numériques et la cartographie des controverses. Dans cette opérationnalisation, la computation intervient, et il s’agit de tracer (conserver, historiser, archiver) les traces de liens existants entre les actants. Ces traces sont hétérogènes, elles constituent un corpus, qui peut se quantifier. Les cartographies construites pour les rendre lisibles avec Gephi présentent ce corpus à plat, dans un espace en deux dimensions.

Samuel Szoniecky pose la question de savoir si cette représentation à plat ne fait pas perdre la lisibilité de ce qui est en jeu dans une controverse ?

Dans la même direction, Orélie Desfriches Doria propose de concevoir ce type de cartographie/graphes, comme une représentation d’un état des relations entre les actants d’une controverse, à un instant t.

Tommaso Venturini : Gephi permet de présenter un réseau de liens, à la manière des approches de bibliométrie, qui produisent des graphes de co-citation. La théorie de l’acteur-réseau est en quelques sortes « anti-modélisation », elle s’empêche de construire une grammaire standard applicable dans tous les cas. Elle n’observe que les liens entre des sites Web. Le repérage des sources, est vu comme objectif parce que réalisé par des algorithmes, le traitement des sources est également réalisé par des algorithmes. Il n’existe pas de grammaire standard de lecture d’un graphe, chaque controverse étant vue comme différente. Le rapport entre les graphes et l’ANT, c’est que le graphe trace les différents états de processus de traduction à l’œuvre dans une controverse.
Ensuite sur les graphes, il y a des différences de densité à propos des associations entre différents éléments. Il n’y a pas de catégories nettes et fixes, les limites entre les zones du graphe sont poreuses, les bords sont flous, selon des gradations de densité, ce qui renvoie à l’idée d’une continuité. Cela correspond aussi à un refus de réifier des catégories, et est à mettre en regard des approches de la complexité, voire du chaos. Où se situeraient les sortes de graphes produits dans le cadre de ces approches de l’ANT, par rapport aux autres approches énoncées ci-dessus ?

Orélie Desfriches Doria pose plusieurs questions :

  • Est-ce que la génération des graphes agit comme révélateur de catégories ?
  • Et eu égard au fait que les différences de densité représentent des connexions entre les acteurs, de quelle sorte de connexion s’agit-il ?
  • Quel rapport entre la densité dans un graphe, et l’agrément entre les acteurs connectés, ou autrement dit quel degré d’adhésion, quelle nature de l’agrément à un positionnement d’un acteur très densément représenté dans un graphe par exemple ?

Tommaso Venturini évoque l’approche de la classification, de la catégorisation de Bowker et Star (Sorting things out, https://mitpress.mit.edu/books/sorting-things-out), qui présente une approche où les catégories peuvent être poreuses, alors, oui le graphe peut révéler des formes de catégories. En effet, dans le centre d’un nœud qui présente une grande densité, on peut bien supposer qu’il y a une catégorie au centre du nœud, mais sur les bords de l’agrégation autour du même nœud, il y a des incertitudes.
A la deuxième question, Tommaso Venturini renvoie à la production de clusters hétérogènes, et à ses travaux avec Pablo Jensen. Il peut y avoir des croisements de diverses dimensions de données, et donc des corrélations ou des co-occurences de nature hétérogène.
Il renvoie aussi à la lecture d’un texte de Bruno Latour : « Chronique d’un amateur de sciences » : http://books.openedition.org/pressesmines/152
Il nous présente également un de ses travaux, qui met en jeu des catégorisations hétérogènes sur un corpus homogène, réalisé sur la base du corpus du Decodex : http://www.tommasoventurini.it/wp/wp-content/uploads/2017/10/VenturiniEtAl_VisualNetworkExploration.pdf

Samuel Szoniecky questionne Tommaso Venturini autour de :

  • Comment faire des controverses, avec des graphes de réseau ?
  • Comment un expert pourrait-il agir sur le graphe, en modifier la représentation, et générer une autre « version visuelle et textuelle » du débat ?

Tommaso Venturini évoque la visualisation exploratoire, avec des catégories floues, endémiques, à visée confirmatoire, avec des questions de type : quel site correspond à quelle catégorie ?