Enjeux socio-historiques des controverses

Les débats publics CNDP

Compte-rendu de la séance rédigé par Orélie Desfriches Doria
Présentation de Jean Michel Fourniau
Il est Chercheur au GSPR (Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive) de l’EHESS, dirigé par Francis Chateauraynaud.

JM Fourniau introduit la discussion, et la présentation en précisant que le GSPR s’intéresse à la portée de la participation des publics, aux effets de la participation des publics. A quoi sert-elle ? (cela rappelle la notion de concernement dans les travaux de Chateauraynaud). Ils travaillent aussi sur l’expérience du dispositif de débat en milieu local, qui est troublé par les questions débattues.
Ils cherchent à observer comment les acteurs se saisissent et portent le dispositif dans l’arène publique, et les effets de ce phénomène, les effets recherchés, une des questions porte sur « quelle prise a-t-on ? »
JM Fourniau explique qu’ils ont cherché à définir le terme de « porter » ou de « portée ».
Ce terme implique l’univers sémantique qui gravite autour des notions « d’étendue », de « distance », de « prise », de « valeurs », et de « modes de faire ». Cette focalisation sur la portée questionne la façon dont les acteurs agencent les différents niveaux, la portée étant liée à l’agencement des valeurs, à ce qui est engagé dans l’action, lors de la participation à un débat, cela rappelle le « concernement », c’est-à-dire, la manière dont les acteurs sont concernés par une question débattue.

Sur les liens avec les Cités de Boltanski
(voir BOLTANSKI, L., CHIAPELLO, E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999 (843 p.)
et BOLTANSKI, L., THEVENOT, L., 1991, De la justification ; les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, (483 p.))

Dans l’approche par les Cités, les auteurs ont organisé les correspondances entre les valeurs, les interprétations et les actions au sein de cités cohérentes.
L’approche de Chateauraynaud et de ses collègues consiste plus à travailler de manière pragmatique sur comment enquêter sur ces agencements des différents plans ontologiques, dans le débat.

Question de Samuel Szoniecky :
Est-ce que la participation du public au débat donne du pouvoir d’agir ?

JM Fourniau : le terme de « portée » évoque aussi le « pont », l’ « arche », et le fait « d’être en capacité de ». Le pouvoir d’agir est une notion issue des travaux d’Yves Clot , qui a à voir avec la modélisation de l’activité ; le positionnement d’Yves Clot est pragmatique dans son approche de l’activité, on le voit dans son HDR, inspiré des travaux de Mead.
JM Fourniaux, est plutôt inspiré des travaux de Dewey concernant la démocratie, la théorie de l’expérience, et de l’enquête.

Question de Samuel Szoniecky :
Est-ce que, avec Chateauraynaud, quantifier le poids des arguments, a un sens ?
(en termes de modéliser les expériences, les agencements, de formaliser les descriptions, la quantité de portée, du point de vue quantitatif ou qualitatif, avec des enjeux liés à l’interopérabilité des modélisation).

JM Fourniau : nous on ne quantifie pas, on parle plutôt d’opérationnaliser par l’argumentation. On rentre par les arguments, comme le dit Chateauraynaud dans « Argumenter dans un champs de Forces », si on rentre par les acteurs, on ne se trouve que dans des rapports de force qui occultent le reste de ce qui se joue. Par contre on travaille avec des catégories d’arguments, et ce, dans la durée, pour l’enquête sociologique, il faut un temps long d’observation, d’échanges avec les milieux, (associations, riverains etc), pour observer comment cela se traduit, se transforme, et se meut vers et dans les arènes publiques. On utilise des outils aussi, comme Prospéro (qui crawle la presse quotidienne, et les entretiens). Marlowe permet de réaliser des marqueurs sur les arguments, (la typologie de ces arguments, est proche de celle de Philippe Breton).

Question de Samuel Szoniecky :
Est-ce que vous utilisez l’approche de Berques (raison trajective cf.
Berque, A., 2009. Ecoumène  : Introduction à l’étude des milieux humains. Belin)
et comment vous instrumentez l’analyse (méthodes, diagrammes, méthodes graphiques de modélisation comme UML), est-ce que vous êtes prescripteurs de méthodes pour une intelligence collective ?

JM Fourniau : sur l’instrumentation, il y a Prospéro et sa communauté d’utilisateurs, inter linguistique. Sur les méthodes, la volonté de « faire école », on ne fait pas de prescription. Sur les méthodes d’analyse, le mode d’emploi correspond à la sociologie pragmatique.

Remarque de Samuel Szoniecky :
On pourrait imaginer de générer des textes automatiquement à partir d’une description pragmatique de la langue, de réaliser des graphiques des réseaux avec des métriques, de faire des tableaux des catégories d’acteurs, des visualisations de corpus de controverses… un système de diagrammes comme systèmes de requête dans le corpus pourrait être intéressant … On pourrait associer des cités avec des lexiques, et parser puis inférer des choses …

Question de Samuel Szoniecky :
En quoi les analyses de la fabrication de l’intelligence collective permettent d’aider à l’ethnométhodologie et l’observation participante ?

JM Fourniau : Dans la sociologie pragmatique, le parti-pris est d’analyser les choses dans la durée, donc de l’observation participante, ou de l’ethnométhodologie sur plusieurs années, cela génère ensuite une quantité de données trop importante pour être traitée, avec notre approche.

Question Orélie Desfriches Doria :
Est-ce que dans vos enquêtes vous incluez des éléments d’enquête sur les manières de s’informer ?
quels médias, les personnes qui participent à un débat vont privilégier pour s’informer ? comment ils évaluent l’information, et l’expertise ?

JM Fourniau : oui en quelques sortes, on accorde beaucoup d’importance aux précédents, on considère qu’ils jouent un rôle dans un débat actualisé. Les précédents sont des sources d’arguments et agissent comme en toile de fond dans un débat qui peut par ailleurs, avoir changé d’orientation, tout en traitant du même sujet.

Question Orélie Desfriches Doria :
Dans la fabrique du discours, et de l’argumentation, on constate la circulation des arguments, vous évoquez une sorte de généalogie des arguments, qui a à voir avec l’engagement, et le concernement des acteurs, pour la fabrication ou la ré-utilisation d’un argument, comment voyez –vous la possibilité de visualiser cette fabrication/circulation, est-ce pertinent pour vous ?

JM Fourniau : on observe par exemple comment différents débat co-existent sur un même territoire, et se contaminent entre eux, comment les acteurs circulent entre plusieurs débats, et comment les arguments peuvent eux aussi circuler. Avant on parlait par exemple du « nucléaire » en termes de « santé », et « d’environnement », et aujourd’hui on peut en parler en des termes qui ont évolué vers le « risque » ou vers « l’énergie ».